28 février 2015

L’Empire euro-austéritaire s’est-il brisé sur les pierres de l’Acropole ?



Cela fait un mois à ce jour, un mois depuis les législatives du 25 janvier 2015, que la Grèce est dirigée par un gouvernement tenu très largement par Syriza (Coalition de la gauche radicale), parti membre de la gauche européenne (PGE), dont fait également partie le Parti Suisse du Travail. A l’origine coalition électorale rassemblant le Synaspismos, scission eurocommuniste du Parti communiste de Grèce (KKE), plusieurs organisations trotskistes, maoïstes, écologistes, et – c’est plus problématique – des transfuges de dernière minute du Pasok, dont quelques anciens ministres, Syriza est devenue un parti peu avant ces élections pour pouvoir bénéficier du bonus de 50 sièges offert au parti qui remporte la majorité relative des voix. Si Syriza a gagné les élections, c’est en réussissant à incarner aux yeux des larges masses populaires grecques une alternative crédible aux politiques d’austérité brutales, inhumaines et désastreuses pour le peuple grec, et ruineuses et absurdes d’un point de vue macro-économique (elles ont effet plongé l’économie grecque dans une récession durable, ainsi que fait exploser une dette publique qu’elles étaient pourtant censées juguler), imposées par les technocrates néolibéraux non-élus de Bruxelles et par Mme Merkel, et appliquées avec un zèle cynique par ND et Pasok, les deux partis qui se sont partagés la totalité du pouvoir depuis la chute de la dictature des colonels, et qui se retrouvent laminés avec à peine 30% des voix à eux deux, eux qui atteignaient presque les 80% il y a peu.

Un programme radical et réaliste à la fois, ou pas ?

Syriza avait donc gagné les élections avec le programme de mettre fin aux désastreuses politiques d’austérité, de rompre avec la tyrannie de la troïka, de déchirer les scandaleux Memoranda, de rétablir les prestations sociales et les droits des travailleurs supprimés par les gouvernements austéritaires,  d’annuler les privatisations frauduleuses, de renationaliser les services publics indispensables, de créer un pôle bancaire public, d’obtenir l’annulation de la dette « illégitime » (en fait, la quasi-totalité de la dette selon les calculs des économistes de Syriza), une relance de type keynésien de l’économie grecque, ainsi qu’au niveau européen renverser les rapports de force dominants pour en finir avec les politiques d’austérité et impulser une nouvelle dynamique en faveur des peuples. Ce n’est certainement pas un programme de révolution socialiste. Mais il serait très peu marxiste de juger un programme dans l’abstrait, d’un point de vue strictement doctrinal, abstraction faite des conditions concrètes dans lesquelles il est censé être appliqué. Or le programme de Syriza, s’il était intégralement appliqué, apporterait une formidable rupture avec le despotisme néolibéral des technocrates de l’UE et de l’apparente fatalité de l’austérité à perpétuité, ferait voler en éclat le TINA (« There is no alternative ») de Thatcher, et pourrait ouvrir la porte à des transformations révolutionnaires dans toute l’Europe.

Toutefois, en est-il bien ainsi ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas du tout l’avis du Parti communiste de Grèce (KKE), qui a également progressé lors du dernier scrutin, sans atteindre toutefois ses scores de presque 10% d’avant la crise, mais qui n’a en revanche rien perdu de son implantation locale, dans les syndicats et les mouvements de masse, et dont le rôle est indispensable dans les luttes. Le KKE a catégoriquement refusé toute alliance avec Syriza, comme tout soutien au gouvernement – c’est pour cela du reste que Syriza s’est choisi comme allié de circonstance le parti de droite souverainiste, anti-austérité et anti-UE des Grecs Indépendants (ANEL) afin d’obtenir les deux voix qui leur manquaient  pour avoir la majorité absolue à la Vouli – jugeant que Syriza ne serait guère plus qu’une « force de réserve du capitalisme », une « nouvelle social-démocratie », dont le peuple grec n’aurait à rien de bon attendre car, ne voulant pas à appliquer une politique révolutionnaire, qui seule peut apporter un véritable changement, Syriza appliquerait forcément une politique réformiste, et donc en faveur des monopoles, et contre les intérêts des classes populaires. On a beaucoup critiqué le KKE pour cette position intransigeante, que d’aucuns ont qualifié de « sectaire », sans souvent chercher à en comprendre les raisons. Or, que cette position soit juste ou fausse, il faut admettre qu’elle n’en repose pas moins sur des arguments dont certains ne sont pas dénués de pertinence.

Le principal point faible du discours de Syriza, sa principale contradiction, la principale contradiction objective à laquelle se heurte immédiatement toute tentative de l’appliquer, c’est que certes Syriza veut rompre avec l’austérité et ses effets catastrophiques et retrouver pour la Grèce la souveraineté nationale et populaire nécessaire pour mener une autre politique, mais sans pour autant quitter ni l’UE, qui a imposé ces politiques, ni l’Euro. Or, l’UE n’est en rien une structure de coopération, mais une véritable machine technocratique et profondément anti-démocratique, visant à imposer le néolibéralisme et le libre-échange aux peuples contre leur gré. L’Euro, également, est clairement surévalué par rapport aux besoins de l’économie grecque. Et, plus grave, c’est le fait de ne pas pouvoir émettre sa propre monnaie, de dépendre du bon vouloir des technocrates de la BCE au service exclusif du capital financier qui fait de la dette grecque un problème insoluble, qui empêche l’Etat grec de dévaluer sa monnaie pour réduire ainsi sa dette, ou l’annuler unilatéralement. Il est donc clair que le choix est à la fois simple et exclusif : soit accepter de rester dans la nouvelle prison des peuples qu’est l’UE, et pour cela se plier à toutes ses conditions, soit rompre définitivement avec l’UE et l’Euro pour pouvoir mener une autre politique. Or Syriza ne veut procéder à aucune rupture unilatérale, mais semble croire en la possibilité de renégocier à la fois l’austérité et la dette avec l’UE, ainsi qu’à transformer celle-ci de l’intérieur en une changeant complétement les rapports de force. Il est pourtant clair que l’UE n’acceptera de rien renégocier, et qu’un gouvernement Syriza, qui se refuse au choix de la rupture, n’aura d’autre choix que de continuer à appliquer l’austérité sous une forme ou sous une autre. La démonstration se veut irréfutable. L’est-elle réellement ? En tant que marxistes, nous savons que c’est la pratique qui est le critère de la vérité. Aussi allons nous regarder la pratique gouvernementale de Syriza, au pouvoir depuis un mois déjà.

Pour un premier bilan provisoire

Il est très difficile de porter un jugement à peu près définitif sur l’action d’un gouvernement au pouvoir depuis seulement un mois. Toutefois, s’il n’approche même pas le bilan du Parti bolchevik en à peine quelques jours après la Révolution d’octobre, celui de Syriza n’a rien en commun avec celui d’un parti social-démocrate. Dès les toutes premières heures, le gouvernement a multiplié les déclarations et mesures positives. Il a annoncé qu’il ne signera jamais le TTIP, l’arrêt de la privatisation du port du Pirée, la réintégration de milliers de fonctionnaires illégalement licenciés, la mise à l’étude du rétablissement du droit du travail et d’un salaire minimum à 751 euros pars mois, la réouverture de la télévision publique fermée par le gouvernement précédent, un plan d’annulation des dettes des ménages les plus pauvres, la naturalisation automatique des immigrés nés sur sol grec, l’arrêt de la politique xénophobe et répressive contre les migrants, l’interdiction faite à la police d’utiliser le gaz lacrymogène pour disperser des manifestations. Le ministre des finances, Yannis Varoufakis a déclaré qu’il refusait de reconnaître la troïka ni continuer à subir son joug, et qu’il voulait tout renégocier, directement avec l’UE. La Vouli a institué une commission parlementaire chargée d’étudier un moyen de faire payer à l’Allemagne les réparations pour la Deuxième Guerre mondiale.  Tous les responsables de Syriza ont été très fermes dans leurs déclarations : le programme de Syriza sera appliqué dans son intégralité, la Grèce a le droit de reconquérir sa souveraineté nationale et démocratique, des mesures sociales doivent être prises d’urgence pour faire face à la terrible crise humanitaire, et c’est à l’UE de prendre acte du choix démocratique du peuple grec. C’était du moins une façon d’ouvrir les négociations côté grec…

L’UE quant à elle a réagi avec toute l’arrogance que l’on attendait, voire au delà. Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne et spécialiste international incontesté ès évasion fiscale a déclaré qu’il « n’y a pas de choix démocratique possible contre les traités européens ». Les responsables européens ont multiplié les déclaration dignes des baillis impériaux qu’ils sont : en substance, il n’y a rien à négocier, la Grèce n’a qu’à se mettre à genoux devant ses vrais maîtres, et continuer à affamer son propre peuple pour continuer à payer aux banquiers leurs intérêts d’usuriers. La BCE a pratiquement coupé l’accès au financement des banques grecques, provoquant un retrait aux guichets catastrophique, dans le but évident de forcer la main au gouvernement grec. C’est pourtant bien ce à quoi il fallait s’y attendre : l’UE n’est pas une démocratie, mais une dictature néolibérale, et jamais elle ne laissera un peuple rompre les chaînes du néolibéralisme, à moins que ce dernier ne rompe d’abord avec elle…

Trahison ou façon de gagner du temps ?

Après quelques péripéties, un accord provisoire fut finalement signé entre la Grèce et l’Eurogroupe le vendredi 20 février et qui stipule que si la Grèce n’aura plus à subir les réformes imposées par la troïka, elle devra en revanche présenter son propre plan de réformes structurelles, qui, s’il est approuvé par les « institution » (en fait, la troïka sous un autre nom), lui donnera l’accès à une nouvelle tranche d’aide européenne, nécessaire pour la maintenir à flot jusqu’au mois de juin. Un nouvel accord devra alors de nouveau être trouvé. Cette liste de réformes a été transmise. Elle prévoit principalement de résoudre la crise des recettes de l’Etat plutôt que de couper absurdement dans les dépenses : lutte contre l’évasion fiscale (qui atteint des niveaux abyssaux en Grèce), contre les privilèges fiscaux des riches et contre la corruption, ainsi que l’allègement de certaines taxes injustes frappant surtout les plus pauvres introduites par les gouvernements austéritaires. Des mesures sociales seront également prises pour faire face à l’urgence humanitaire, bien que plus modestes que prévues initialement pour l’instant pour ne pas avoir un impact budgétaire trop important. Des mesures plus problématiques sont aussi prévues, comme la réduction du poids de la bureaucratie et accroissement de l’efficience de l’administration afin de faire des économies, ce qui peut signifier simplement lutter contre le copinage endémique régnant à l’époque ND-Pasok, mais pourrait aussi prendre un tournant par trop connu…Enfin, le plus contestable, le gouvernement grec s’est engagé à ne pas revenir sur les privatisations déjà en cours, et en étudier l’opportunité d’autres, ainsi que de ne prendre aucune mesure unilatérale. Les créanciers de la Grèce ont approuvé ce plan.

Le KKE a aussitôt déclaré que Syriza n’a fait que changer les mots, renommant par exemple « troïka » en « institutions », mais pour le reste a totalement capitulé devant l’UE et la troïka, ainsi qu’il l’avait prévu, et quant au fond s’est engagé à poursuivre les politiques d’austérité, gagnant seulement le droit pour la Grèce de choisir sa propre austérité par elle-même, ce qui est une bien amère consolation pour les classes populaires qui devront la subir. Déclaration pas très surprenante pourrait-on dire. Mais c’est un discours qu’ont repris pratiquement mot pour mot nombre de représentants de l’aile gauche de Syriza, le plus remarqué ayant été le célèbre résistant à l’occupant nazi et eurodéputé Manolis Glezos, qui a « demandé pardon au peuple grec d’avoir participé à cette illusion », déclaré que « entre l’oppresseur et l’oppressé, il ne peut être question de compromis, tout comme cela est impossible entre l’occupé et l’occupant. La seule solution c’est la liberté ». Il a aussi réclamé un débat interne au sein de Syriza sur les orientations du gouvernement. L’aile gauche de Syriza représente près du tiers des membres du parti. S’il perd son soutien, le gouvernement perd sa majorité parlementaire.

Ce n’est toutefois pas la seule lecture possible de cet accord. La position de la direction de Syriza et du gouvernement est bien entendu différente : il ne s’agit en rien, disent-ils, de capituler face à l’UE ni de renoncer en quoi que ce soit à appliquer le programme électoral de Syriza, simplement de gagner du temps pour éviter un effondrement du système bancaire grec, de se donner le temps pour négocier un véritable accord avec l’UE qui soit conforme au programme de Syriza, de se donner le temps de mettre en place une autre politique. Alexis Tsipras, premier ministre de Grèce, a déclaré à l’issue de la signature de l’accord avec l’Eurogroupe : « La déclaration commune de l’Eurogroupe d’hier, est essentiellement un accord-cadre qui crée un pont entre la période mémorandaire et notre propre plan de croissance. C’est un accord qui annule en fait les engagements du gouvernement précédent concernant la baisse des salaires et des pensions, les licenciements dans le public, l’augmentation de la TVA sur les produits alimentaires, les produits pharmaceutiques et les infrastructures touristiques. Il annule dans la pratique l’austérité et les mécanismes de son application, tels que les excédents primaires irréalistes et déflationnistes. Il crée le cadre institutionnel pour la mise en œuvre des réformes progressistes nécessaires concernant la lutte contre la corruption et l’évasion fiscale, la réforme de l’État, mais aussi la fin de la crise humanitaire, qui est notre devoir primordial. »


Rien n’est encore joué, l’issue de la lutte n’est pas décidée et dépendra des rapports de force internes à Syriza, des choix de ses dirigeants, mais aussi et surtout de la lutte du peuple grec lui-même. Toutefois, s’il est certes louable de gagner du temps et que les manœuvres tactiques sont nécessaires, tout dépend, dans quel but ? Arracher à l’UE un accord favorable au peuple grec ? L’UE n’a que trop montré que c’est hors de question. Transformer l’UE de l’intérieur pour en faire une Europe sociale ? Qui pourrait encore croire en la réalisabilité de cette perspective ? Aussi, dans l’aile gauche de Syriza, c’est les critiques de Stathis Kouvelakis, membre du Comité central et professeur de philosophie politique au King’s College de Londres, plus constructives que d’autres, qui sont peut-être aussi les plus pertinentes. En résumé, c’est le refus de la rupture avec la construction européenne et ses règles qui a amené Syriza jusque là à modérer ses exigences puis à céder face à l’Eurogroupe. La poursuite de cette stratégie mènera inéluctablement à l’échec du gouvernement et la désintégration du parti. L’alternative reste la même qu’au départ : la capitulation ou la rupture, qui seule donnera la possibilité d’une politique véritablement radicale, qui pourra réellement satisfaire les aspirations légitimes du peuple grec.

Du mauvais usage de la notion d’ « économie sociale de marché »

S’il existe une notion que l’idéologie bourgeoise contemporaine affectionne tout particulièrement, c’est celle d’ « économie sociale de marché ». Dès la première année de Collège, en cours d’introduction à l’économie, on met dans la tête des élèves que la Suisse seraient une « économie sociale de marché », et donc le meilleur système possible, le compromis parfait. Dans tous les pays d’Europe, éditorialistes, politiciens et universitaires à la solde du système chantent la même rengaine. L’ « économie sociale de marché » figure dans le traité de Lisbonne comme un objectif à atteindre par l’UE. Des partis de droite, et depuis quelques temps des partis sociaux-démocrates, inscrivent l’objectif d’une « économie sociale de marché » dans leur programme.

Pourquoi un tel consensus autour de cette notion ? Et puis, est-il seulement vrai qu’en Suisse règne une « économie sociale de marché » ? Que ce soit l’objectif recherché par la construction européenne ? Les propagandistes bourgeois sont-ils un tant soit peu sincères lorsqu’ils le disent ? En réalité, pour une fois ils disent la vérité…et mentent sur toute la ligne par la même occasion. Comment est-ce possible ? C’est que, si on emploie le syntagme « économie sociale de marché » en son sens propre, il est absolument exact de dire que c’est le système économique dominant, à quelques détails près, en Suisse et en Europe. Simplement, « économie sociale de marché » veut dire tout autre chose que ce que l’on croit.

Si la propagande bourgeoise aime tellement employer cette notion, c’est à cause des connotations que le mot « social » fait naître dans l’esprit des gens. On imagine qu’il s’agit d’une sorte de compromis entre socialisme et capitalisme, d’un mélange judicieux d’éléments provenant des deux systèmes pour reprendre les avantages de chacun sans ses inconvénients, d’une économie de marché dont les effets néfastes sont corrigées par l’existence d’un Etat social, d’un compromis social-démocrate en somme. Or ce n’est pas du tout cela le sens de « social » dans « économie sociale de marché ».

En réalité – Cédric Durand le montre dans la préface de l’excellent ouvrage En finir avec l’Europe, paru aux éditions La Fabrique en 2013 –  la notion d’ « économie sociale de marché » vient des travaux de l’économiste ordolibéral allemand Alfred Müller-Armack, qui participa au nom de l’Allemagne à certaines négociations à l’origine de la construction européenne. L’ordolibéralisme est ce courant du libéralisme apparu en Allemagne dans les années 1930, et dont l’idée clé est que l’intervention de l’Etat est indispensable pour mettre en place une économie de marché libérale et une concurrence libre et non-faussée, et par la suite prendre des mesures visant à ce que l’économie reste libérale et concurrentielle, soit empêcher l’émergence de monopoles qui finiraient par tuer la concurrence.

Aussi, il n’est guère surprenant que dans les travaux de Müller-Armack, le terme de « social » n’ait aucun rapport avec l’ « Etat social » tel que nous pouvons le concevoir. « Social » ici doit se comprendre en un double sens. Premièrement, le caractère socialement construit, imposé par des mesures politiques, de l’économie libérale et concurrentielle, qui n’est pas un ordre naturel et spontané, comme le conçoivent des courants concurrents du libéralisme. Deuxièmement, « social » renvoie aux avantages supposés que toute la société est sensée retirer d’une concurrence libre et non-faussée. Cette pensée est absolument antinomique, on le voit, de l’idée même d’Etat social : l’Etat, pour les ordolibéraux, doit intervenir le moins possible pour assurer même un peu de redistribution des revenus, puisque cela fausserait le libre jeu du marché et de la concurrence, alors que son but est précisément d’imposer le libéralisme à perpétuité. Dans « économie sociale de marché », en fait, « social » signifie exactement « antisocial ».
Et dans ce sens là, c’est à dire au sens d’imposer le libéralisme par la force de l’intervention étatique, c’est exactement ce que fait l’UE. Cela n’est du reste pas surprenant, puisque c’est Müller-Armack en personne qui y a amené l’idée d’ « économie sociale de marché » au sens où lui la comprenait. La seule différence étant que la distorsion de la concurrence par les monopoles prend bien plus de place que ce qui était prévu par la théorie ordolibérale. Mais les néolibéraux n’accordent en fait que peu d’importance à cette contradiction entre leurs théories et la réalité de leurs politiques. A peu de choses près, c’est aussi le programme du PLR, de l’UDC et du PDC.


Du reste, le syntagme « économie sociale de marché » aurait difficilement pu avoir un autre sens et rester consistant. Car une économie de marché, pour le dire clairement une économie capitaliste, est antisociale de par son essence même, puisque sa loi fondamentale est toujours et nécessairement la recherche du profit maximum à tout prix. Quoi qu’il en soit, cela illustre bien ce que valent tous les bricolages réformistes, à quoi se réduisent toutes les théories bourgeoises prétendant que le capitalisme peut être amendé de l’intérieur dans un sens plus social. Le capitalisme, qu’il soit néolibéral ou régulé, ne peut pas être autre chose que ce qu’il est, et ne peut pas par conséquent, même dans un scénario de science-fiction, être social. Et tous ceux qui désirent réellement changer cette société doivent se battre pour la seule alternative qui soit au capitalisme, c’est-à-dire pour le socialisme, et ne pas perdre leur temps avec des modèles qui se disent hybrides et qui se réduisent toujours au capitalisme tel qu’il est au final.

La jeunesse contre Torracinta et la droite : retour sur la lutte de l’AJE



Le 29 janvier eut lieu à Genève une importante manifestation unitaire, organisée avec le soutien du Parti du Travail, contre les politiques d’austérité imposées par la majorité de droite du Grand Conseil et pour la défense du service public. Dans le cadre du cortège, une place importante et remarquée était tenue par près de mille étudiant-e-s du postobligatoire, mobilisés contre la réforme du collège mise en place de façon particulièrement peu démocratique par la conseillère d’Etat Anne-Emery Torracinta, pourtant encartée au PS, et contre les coupes budgétaires dans le DIP voulues par la droite. Cette importante mobilisation de la jeunesse de notre canton était organisée par l’Association des Jeunes Engagés (AJE). Le Parti du Travail a décidé de donner la parole dans les colonnes de son journal au président de l’AJE, Gabriel Millan, actuellement collégien à Rousseau, en plus de plusieurs autres engagements associatifs et citoyens.

La première chose à dire c’est que l’AJE n’a pas été créée de toutes pièces pour contrer la réforme Torracinta ni n’est active sur ce seul objet, puisqu’elle a été fondée en décembre 2013 déjà, pour s’opposer à d’importantes coupes budgétaires prévues alors par la Ville de Genève qui auraient tout particulièrement touché les jeunes, mais aussi avec l’objectif d’en faire un mouvement plus global, un syndicat défendant tous les jeunes, pas seulement les étudiants du postobligatoire, mais aussi les jeunes travailleurs, ainsi que les jeunes sans activité professionnelle, et qui les défende sur leur lieu de travail ou d’étude, et qui lutte pour qu’existent des lieux culturels et de vie pour les jeunes. Un premier rassemblement organisé devant le Collège Rousseau avait réuni une dizaine de collégiens. L’AJE avait par la suite fonctionné avec des hauts et des bas, peu de membres actifs permanents et des coupures parfois longues entre activités.

Durant les vacances d’été 2014, les responsables de l’AJE avaient élaboré tout un planning pour réorganiser l’association dès la rentrée…qu’ils ont dû drastiquement remanier à la rentrée une fois qu’ils eurent appris le contenu de la réforme, profondément scandaleuse, du postobligatoire voulu par la conseillère d’Etat Torracinta. Rappelons en effet qu’elle prévoit de durcir encore le Collège, déjà assez difficile en l’état, sous le prétexte hypocrite d’éviter les mauvais choix en matière d’orientation à la sortie du Cycle d’Orientation, mais en réalité avec le seul et unique but de faire des économies sur le dos des élèves et essayant d’en réorienter le plus possible vers les ECG et les écoles de commerce, ce qui coûterait moins cher à l’Etat. Or il se fait que les classes de ces écoles sont actuellement surchargées bien au delà des normes légales et ne pourraient dans la plupart des cas accueillir des nouveaux élèves en cours d’année…

Face à cette réforme, l’AJE a lancé une pétition, qui a recueilli de l’ordre  de 2'300 signatures, organisé un rassemblement auquel se sont rendues près de 100 personnes, et enfin une manifestation en octobre partant de l’île Rousseau et arrivant au DIP pour remettre les signatures de la pétition, toutes démarches que le Parti du Travail avait soutenues. Toutes ces mobilisations ont beaucoup fait grandir l’AJE. Une rencontre avec Anne-Emery Torracinta eut lieu après la manifestation, mais elle refusa de négocier sur quoi que ce soit. Du reste, l’AJE a dû faire face à une arrogance sans borne de la part du DIP et de sa conseillère d’Etat de tutelle, inacceptable dans une démocratie et particulièrement indigne d’une élue « socialiste » : refus de toute négociation sur quoi que ce soit, réponses arrivant de plus en plus tard et avec à chaque fois le même argumentaire à côté de la plaque et qui pourtant avait déjà été démonté plusieurs fois.

Avec les coupes budgétaires massives, notamment dans le DIP, votées par la majorité de droite du Grand Conseil en décembre 2014, la mobilisation prit une nouvelle dimension. C’était la concrétisation de ce que l’AJE avait prévu : la réforme Torracinta n’était qu’une première coupe budgétaire cachée, suivie désormais par d’autres, cette fois déclarées. La décision fut prise d’organiser une grève étudiante en même temps que la grève de la fonction publique pour lutter contre ces coupes budgétaires. Des assemblées étudiantes furent organisées dans une dizaine d’établissements, avec à l’ordre du jour le choix de participer à la grève ou rien. Au final, la grève du 29 janvier réunit un millier d’étudiants provenant de plus de dix établissements. A propos, un préavis de grève fut envoyé au DIP dix jours à l’avance avec l’espoir d’ouvrir ainsi les négociations. La réponse de la conseillère d’Etat Torracinta fut digne du pire des patrons : aucune ouverture, aucune volonté de négocier, seulement des menaces de sanction (absences non-justifiées en cas de participation à la grève, note de 1 en cas d’épreuve manquée). Une magistrate « socialiste » aurait difficilement pu tomber plus bas…

Grâce à la grève du 29 janvier, l’AJE a gagné encore plus de membres, au point que les Assemblées générales, régulières, qui rassemblent à chaque fois beaucoup de monde et donnent lieu à de longs et intéressants débats, sont devenues compliquées à gérer du fait du nombre important de participants. Au point que l’AJE en songe à modifier ses statuts afin de se doter de sections par établissement et de fonctionner en Assemblées de délégués. Pour ce qui est de la suite, une nouvelle demande de négociation a été envoyée au DIP suite à la grève, pour l’instant restée sans réponse. Une Assemblée générale décidera des mesures à prendre selon quelle aura été la réponse et s’il y en aura eu une.

L’AJE se veut totalement indépendante des partis politiques et surtout des institutions étatiques. Elle tient à cette indépendance politique afin de pouvoir défendre tous les jeunes quelles que puissent être leurs convictions politiques par ailleurs. Cela n’empêche pas que plusieurs membres du comité militent dans des organisations de gauche. C’est du reste très logique. On imagine en effet mal des jeunes de droite animer un mouvement de lutte, à moins d’un scénario de science-fiction. Mais la différence est très bien faite entre travail syndical et politique. Ses seuls revenus proviennent des cotisations des membres, en plus de quelques dons ponctuels. C’est peu, les cotisations étant fixées en fonction du peu que les jeunes peuvent mettre de leur poche, mais c’est le prix à payer pour l’indépendance, pour continuer à rester un syndicat de lutte, de ne pas tomber au niveau de syndicat « officiel », succursale de l’administration d’Etat. L’exemple de la soupô, officiellement syndicat des collégiens depuis un certain nombre d’années, est particulièrement parlant. Devenue totalement dépendante du DIP pour son financement et ses locaux, la soupô n’était en réalité guère plus qu’un comité d’organisation du cortège de l’Escalade (c’est du moins le souvenir qu’avait gardé de ses relativement récentes années de Collège l’auteur de ces lignes). Or elle s’était réveillée l’année passée…pour militer contre la grève ! Certains de ses responsables ont même soutenu ouvertement l’idée que le collège doit être élitiste : drôle d’attitude pour des « syndicalistes »…

Mais l’essentiel n’est pas là. Pour Gabriel Millan, le plus grand succès de l’AJE est d’avoir permis un investissement militant très fort de nombreux jeunes. Des jeunes encore plus nombreux savent désormais que s’ils constatent une injustice à leur égard, ils peuvent s’adresser à leur syndicat, alors qu’ils n’avaient pas la conscience de pouvoir lutter pour leurs droits auparavant. Ainsi qu’il le dit : « Même si au final la lutte contre la réforme Torracinta échoue, cette conscientisation est déjà une victoire. Il se passe vraiment un truc chez les jeunes. Ce n’est pas l’AJE qui a créé la colère chez les jeunes. Il existait déjà en quelque sorte à la fois un briquet et une matière inflammable. Il y avait déjà une volonté de se battre que l’AJE a concrétisée. Ce n’est pas un mouvement qui sort de nulle part. il y avait déjà une volonté revendicatrice, une base politique. Il manquait juste quelques leaders pour organiser tout ça ».


Le Parti du Travail doit continuer à soutenir la lutte de l’AJE avec encore plus de détermination. Cette nouvelle volonté de la jeunesse de ce canton à lutter pour ses droits, cette capacité nouvelle à s’organiser pour cela, est un événement d’une importance qui ne doit pas être sous-estimée. Elle montre de façon éclatante que les années de plomb du consensus néolibéral, de la résignation, de l’individualisme et de la réaction sur toute la ligne touchent à leur fin. Les peuples commencent aujourd’hui à se soulever de plus en plus contre un ordre capitaliste oppressif qui ne peut plus durer. Il revient à la jeunesse une place majeure dans ce combat. Ainsi que le disait Salvador Allende : « Etre jeune et ne pas être révolutionnaire est une contradiction presque biologique ». Quant au rôle de la conseillère d’Etat Torracinta, il ne fait qu’illustrer de façon particulièrement flagrante la faillite totale de la social-démocratie, qui apparaît sous un jour encore plus brutal aujourd’hui que le gouvernement « socialiste » français utilise une astuce particulièrement antidémocratique, l’article 49-3, pour faire passer la loi Macron, ce retour au non-droit du travail qui fut en vigueur durant le capitalisme le plus sauvage du XIXème siècle, et que le Pasok grec se trouve justement laminé du fait d’avoir trop trahi. Si elle vivait en Grèce, Anne-Emery Torracinta aurait eu toute sa place à la direction du Pasok. De cette social-démocratie faillie, il n’y a jamais rien eu à attendre. Il y en a encore moins à attendre aujourd’hui. C’est à nous qu’il revient plus que jamais de donner aux luttes d’aujourd’hui la perspective politique d’une autre société qui seule peut réellement satisfaire leurs revendications.

Berset remballe ton paquet ! Toutes et tous à la manifestation le samedi 7 mars !



Le projet de réforme global du premier et du deuxième pilier des retraites à la fois, le projet « Prévoyance vieillesse 2020 »,  élaboré par les services du conseiller fédéral « socialiste » Alain Berset entre actuellement dans la phase du débat parlementaire aux chambres fédérales. Si nous avions encore la moindre illusion sur le rôle des élus PS aux exécutifs, nous aurions pu naïvement espérer que ce paquet ficelé prévoirait enfin un petit progrès dans le sens de la réalisation du mandat constitutionnel de l’AVS : rappelons tout de même que l’article 112 de la Constitution fédérale dit que les rentes AVS doivent « couvrir les besoins vitaux de manière appropriée » et que « les rentes sont adaptées au moins à l’évolution des prix ». Avec des rentes minimales de 1'170,- et des rentes maximales de 2'440,- on est fort loin de cet objectif. Mais arrêtons là la science fiction : que la bourgeoisie mette en conformité une loi d’application avec la Constitution au détriment de ses propre intérêts égoïstes, c’est là en effet de la science fiction. Ce n’est évidemment pas du tout ce que le paquet Berset prévoit. Bien au contraire même.

Car c’est un nouveau vol des rentes que le conseiller fédéral Berset nous prépare ! Le Conseil fédéral propose ainsi de baisser drastiquement le taux de conversion du deuxième pilier, et ce alors que la dernière baisse du taux de conversion proposée il y a à peine quelques années avait été balayée par le peuple suisse par 76% des voix ! Cela suite à un référendum que le Parti Suisse du Travail avait été le premier à avoir annoncé l’intention de lancer, alors que les états-majors du PSS et de l’USS avait eu quelques vagues hésitations à le faire avant que leur base ne le leur impose. Mais de l’avis du peuple les technocrates néolibéraux n’en n’ont cure.

Quant aux rentes AVS, le Conseil fédéral veut faire des économies de un milliard de francs par an, et ce exclusivement sur le dos des femmes. Ainsi, les rentes de veuves seraient purement et simplement supprimées. Et l’âge de départ à la retraite serait augmenté à 65 ans pour toutes les femmes. Pour nous, de telles économies sont tout simplement inadmissibles. Le conseiller fédéral Berset les justifie par l’égalité entre hommes et femmes qui serait ainsi atteinte. Cette hypocrisie est stupéfiante ! Rappelons qu’en moyenne une femme touche 20% de moins qu’un homme pour le même travail. Mais cette inégalité là, et bien qu’il existe un article constitutionnel pour la prohiber, les représentants politiques de la bourgeoisie ne songent même pas à bouger le petit doigt pour la combattre ! Voyons donc, limiter un tout petit peu la sacro sainte liberté du patron libre d’engager des femmes libres à des salaires moindres que ceux d’un homme sur le marché du travail libre, vous n’y songez pas sérieusement…En ce qui nous concerne, tant que l’égalité salariale n’aura pas été atteinte dans les faits, et tant que ne seront pas développées des prestations satisfaisantes pour que les femmes puissent concilier vie de famille et travail, il est exclu ne serait-ce que d’entrer en matière sur toute élévation de l’âge de départ à la retraite des femmes ! Par ailleurs, bien que le conseiller fédéral Berset s’en défende, l’élévation de l’âge de départ de la retraite pour les femmes à 65 ans n’est pour la droite qu’une première étape, un moyen de faire sauter un verrou psychologique pour augmenter l’âge de départ à la retraite pour tous bien au-delà de 65 ans…

Contre cette intolérable régression mijotée par un conseiller fédéral « socialiste » une grande manifestation nationale est organisée à Berne le 7 mars prochain, la veille de la journée des femmes, afin de montrer la force de notre engagement contre les économies scandaleuses qui seraient faites exclusivement sur leur dos et pour une réelle égalité salariale. Le Parti Suisse du Travail tient à assurer une présence visible de ses militants sous ses propres drapeaux à cette manifestation. Le Parti du Travail genevois donne donc rendez-vous à ses membres le 7 mars à 10h00 sur la Place des 22 cantons (un train gratuit est organisé par les syndicats). Il importe d’être massivement présents pour manifester notre plus ferme opposition à ce nouveau vol des rentes !